Paroles d'auteurs

Marie-Léontine Tsibinda
Écrire pour ne pas oublier
Figure de proue de la nouvelle poésie congolaise dans les années 80, celle qui a vécu la merveilleuse épopée du Rocado Zulu Théâtre aux côtés de Sony Labou Tansi vit actuellement au Canada. Prix national de poésie en 1980 et Prix UNESCO-ASCHBERG en 1996 Marie-Léontine Tsibinda nous parle à coeur ouvert du Congo et de son œuvre entre mémoire et espoir.

Vos textes racontent avec minutie des vécus entre espoir et désespoir, tout en relatant les péripéties des années de guerres civiles au Congo Brazzaville, que reste-t-il de ces tragédies dans la mémoire des Congolais ?
Le musicien congolais Zoba Casimir dit ZAO nous a chanté la guerre. La planète avait applaudi la mélodie étant belle et les paroles somme toute, distrayantes. C’est quand la guerre s’est installée chez nous que nous avions vraiment compris que la guerre « Ce n’est pas bon, ce n’est pas bon. » Mais il était trop tard, la révolution sans pitié avait fait place à une démocratie rouge-sang plus atroce encore que les putschs des années rouges et expertes du marxisme-léninisme ! Le Congo entier a été un champ de sang et les cicatrices sont encore douloureuses. Les pauvres sont encore plus pauvres et les riches continuent leur bamboula comme s’il ne s’était rien passé.
Vous avez vous-même vécu ces moments tragiques, ce qui vous a poussé à quitter le Congo. Dans quelles circonstances êtes-vous partie et quel a été votre itinéraire d’exil ?
Quand la guerre a pris fin en octobre 1997, tous les Congolais ont essayé de panser leurs plaies et de rebâtir avec le peu de moyens dont ils disposaient. Comme de nombreux congolais, je n’avais plus de travail. J’avais essayé de monter une petite entreprise pour faire face aux exigences de la vie. Elle a été détruite parce que les miliciens au pouvoir continuaient de piller, de tuer, d’exterminer les populations du Sud. Les garçons étaient enlevés, enfermés dans des loges sans noms et devant cette furie, j’ai pris la fuite en février 1999. Il y a donc dix ans que j’ai quitté ma patrie natale. J’ai erré en Afrique de l’Ouest avant d’atterrir à l’aéroport de Montréal au Canada en 2001. Il faisait froid, mais je me sentais en paix.

Vos personnages vivent eux aussi en exil intérieur dans leur propre pays, comment l’expliquez-vous ?
L’exil intérieur est sans doute le plus redoutable. Tu es physiquement dans ton pays de naissance, mais ton mental est ailleurs. Tu es déchiré d’autant plus que tu vois tout autour de toi des misères, des manques criants des choses de première nécessité et constates que ceux qui ont les moyens ne veulent rien faire ! Imaginez tous ces milliards qui fondent au soleil avec la récession et qui ne serviront jamais à aider les peuples de nos pays, ces milliards qui tapissent les banques étrangères que personne n’emportera dans sa tombe ! Imaginez nos enfants sans tableau noir, sans craie, sans bancs d’école, c’est incroyable alors que tout dans notre pays ouvre la porte de la réussite, au bien-être ! Qui est-ce qui ne va pas ? Les politiciens de chez nous n’étudient-ils pas en Occident ? Pourquoi en Occident, ils ont leurs problèmes certes, il y a quand même des routes, des écoles, des hôpitaux, de l’électricité et de l’eau tous les jours, mais pas dans nos pays en voie de développement ?
Les destins des femmes dans vos nouvelles oscillent entre la détermination et l’abandon, avez-vous été vous-même tentée par le désespoir ?
Une vie sans difficulté n’existe pas. Que l’on vive en Occident ou dans les pays en voie de développement, les moments de désespoir sont courants, inévitables : la crise actuelle est l’un d’eux. Ceux qui se confient en leurs richesses sont vite dépassés quand arrivent des crises. Mes héroïnes ne sont que le reflet de nos vies quotidiennes. Connaissez-vous un homme qui a vécu sans désespoir ? Regardez comment magnifique est la nature et comment chaque saison a son éclat : l’homme est ainsi fait divin et humain. Le désespoir le casse : c’est comme l’hiver, le sourire est rare, mais l’explosion de lumière et de joie qu’apporte le soleil de l’été est royale.
Quelle est aujourd’hui la situation des femmes au Congo ?
Le courage et la force qui font des faibles femmes des êtres extraordinaires sont incommensurables, voire incomparables. Elles se battent le cœur à l’ouvrage, entre les guerres, les séismes, les inondations, les maternités, les soins aux maltraités, les champs. Elles sont debout et c’est merveilleux de voir comment elles se battent pour maintenir le souffle de vie qui doit se perpétuer jusqu’à l’infini.
Votre écriture est-elle féminine du point de vue du style ou de l’engagement ?
Mon écriture est une écriture qui dit le cœur de l’homme, parle au cœur de l’homme. Elle existe pour essayer d’apporter un petit rayon de soleil dans la vie de tous ces hommes qui n’ont même pas de quoi acheter un livre ou une seringue pour un enfant malade. Et ceux qui ont l’argent ne lisent même pas. Ils voyagent, comptent leurs milliards dans les champs et le ciel peut tomber sur le reste du peuple. Mon écriture est ouverte à tous, homme ou femme. Elle part du Congo, traverse monts et vallées pour aller vers les autres. La terre est une planète où le monde d’un clic se connecte au monde, pour aider si possible à partager nos rêves pour un monde plus beau, plus fraternel. J’apprends à oublier la guerre et ses blessures. La joie demeure le but de ma vie et la partager avec le reste de la planète est mon plus grand bien en utilisant ce que je peux faire de mieux : écrire.
Propos recueillis par José Khémal

