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Hommage à Philippe Makita



Philippe Makita, à Brazzaville (Photo Caya Makhélé)

HOMMAGE A PHILIPPE MAKITA
Par Liss KIHINDOU

Ceux qui l'ont côtoyé, approché, parlent d'un homme sympathique, un homme qui savait irradier les cœurs de la chaleur de l'amitié. Ceux qui l'ont connu à travers ses œuvres retiennent l'engagement d'un universitaire pour que rayonnent les lettres congolaises. Philippe MAKITA a signé avec Jean-Baptiste Tati-Loutard la Nouvelle Anthologie de la Littérature Congolaise, publiée en 2003, année du cinquantenaire de la naissance de la littérature congolaise. La première œuvre congolaise, le roman Cœur d'Aryenne de Jean MALONGA, avait en effet été publiée en 1953. Philippe MAKITA est l'auteur de divers travaux critiques, que l'on peut retrouver dans des ouvrages collectifs comme l'Anthologie des Littératures francophones d'Afrique centrale parue chez Nathan en 1995. Il était par ailleurs chef de service des programmes à l'Institut National de Recherche et d'Action Pédagogique (INRAP).
Philippe MAKITA n'était pas seulement universitaire, il était aussi écrivain. Il a flirté très tôt avec la poésie, au point d'avoir avec elle une véritable histoire d'amour. Son premier recueil de poésie, Sandales retournées, a été écrit au cours de ses années lycée. Un second recueil est paru récemment chez Acoria. Les rapports privilégiés de l'auteur avec la poésie se manifestent également dans son roman, Le Pacte des contes. Celui-ci est en effet traversé de part en part d'un souffle poétique qui en rafraîchit la lecture, et qui invite à vouloir découvrir l'auteur dans ses recueils.
Depuis le 27 août 2006, Philippe MAKITA n'est plus des nôtres, pourtant il sera toujours avec nous, et ce chaque fois qu'on ira fouiner dans les pages de ses œuvres, pour qu'elles nous livrent leurs trésors.  N'est-ce pas le souhait qu'il exprime - être toujours vivant - à la page 76 de son roman ? 
   « On croit qu'avoir beaucoup de voitures, de maîtresses, de maisons (…) et de l'argent suffit à être inscrit sur titre dans le Livre de la postérité. Erreur. Dès que l'Acte de décès est établi, la décoration à titre posthume posée sur le cercueil, le quarante cinquième jour de deuil arrosé de bière, c'est fini. Disparu. Oublié. Un grand auteur, lui, survit à l'oubli familial, national pour entrer dans la mémoire internationale, et avec lui certains personnages de ses livres : Rabelais et Gargantua par exemple »
   A travers ces lignes, on entend comme une petite voix qui dit : « Ne m'oubliez pas ! »

Œuvres Principales de Philippe MAKITA
-Sandales retournées (poèmes), Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1978
-Pour comprendre l'Etrange destin de Wangrin d'Amadou Hampâté Bâ, INRAP/SPID, Paris, 1982.
-Nouvelle anthologie de la littérature congolaise, avec Jean-Maptiste Tati Loutard, Paris, Hatier,
Coll. ''Monde Noir'', 2003.
-Femme, mon paysage (poèmes), Paris, Acoria, 2003.
-Le pacte des contes (roman), Paris, La Bruyère, 2004.

LE PACTE DES CONTES

   Dans ce texte, Philippe MAKITA ne ménage pas son lecteur, il sollicite toujours de sa part une attention soutenue. En effet le lecteur distrait pourrait s'égarer entre le réel et le virtuel, entre le récit du narrateur et celui du personnage. Le pacte des contes est en fait un roman qui en contient d'autres. Et puis surtout on assiste à quelque chose de fabuleux : les personnages, des êtres fictifs, virtuels, entrent dans la vie réelle, prennent corps, sous l'œil médusé de leur créateur. C'est l'effet fantastique inverse de celui réalisé par Gudule dans La Bibliothécaire, un roman jeunesse que les adultes apprécieront bien plus à cause des références littératures pas toujours à la portée de jeunes lecteurs. Les héros de ce roman font l'extraordinaire expérience d'entrer dans les livres, de vivre véritablement les aventures racontées dans ces livres, de faire la connaissance physique des personnages. Ils enjambent ainsi les limites temporelles, car nos jeunes héros rencontrent par exemple l'intrépide Gavroche des Misérables de Victor Hugo, ils tremblent de sa témérité, espèrent qu'il ne va pas se faire tuer sous les balles ….
   On retrouve d'ailleurs Gavroche dans le Pacte des contes, où cette fois ce sont les personnages qui quittent leur monde de papier pour connaître la vraie vie. Ainsi Faris, personnage du roman que Palingus est en train d'écrire, devient un vrai humain, avec l'avantage sur les autres humains de lire dans les pensées de son créateur Palingus. Mais n'oublions pas que nous sommes toujours dans la fiction, car Palingus est lui-même le personnage principal du roman non encore publié, La rade des voluptés, que  ses concepteurs  Iyédi et Ngabouyédi ont soumis à leurs lecteurs, afin qu'ils puissent faire leurs suggestions quant à la trame de l'histoire. 
   Faris se rebaptise « Lyman » pour sa vie de personnaute. On dit bien internaute pour désigner toutes celles et tous ceux qui naviguent dans le monde virtuel qu'est l'Internet ? Eh bien Philippe MAKITA a trouvé le concept de personnaute pour qualifier les êtres virtuels qui viennent ''en personne'' dans notre monde physique.
    En bref, le pacte des contes est un roman où l'auteur a voulu donner le meilleur de lui-même : il parle de son plaisir d'écrire, réfléchit sur la condition de l'écrivain, exprime surtout son amour de la littérature ; c'est à mon sens ce qui lui donne le plus de charme, car un livre doit entre autres nous faire aimer les livres, il doit nous donner envie de lire, il doit être en quelque sorte une célébration de la littérature. C'est ce que sont, sans aucun doute, Le pacte des contes de Philippe MAKITA, La Bibliothécaire de Gudule, Verre cassé d'Alain MABANCKOU, dont l'universitaire Noël KODIA nous propose une analyse. Bien entendu nous ne citons là que quelques exemples ; ce ne sont là que des échantillons de la multiplicité de livres fêtant la littérature que renferme la bibliothèque mondiale.
   Le Pacte des contes est aussi, pour tout congolais - loin du pays en particulier - un moyen de retrouver son Congo natal, car l'auteur non seulement évoque certains endroits mais insère aussi des expressions lingala ou kituba.

Extrait

« La mort et la vie sont dans nos deux narines, entrant ensemble, sortant en même temps jusqu'au jour où la vie sort toute seule à la dernière expiration. Il faut vivre avec cette conscience pour veiller sur chaque geste à accomplir sans toujours compter sur la chance, cette conscience divine qui agit plus vite que celle de l'individu à son insu. Au moment où on traverse la rue, il suffit de n'avoir pas regardé à gauche, et vlan ! c'est l'accident. Une inattention… Vivre est le métier le plus difficile à accomplir sur cette terre. »
Le Pacte des contes, p. 24-25.

TEMOIGNAGES
« MAKITA, un grand poète »
Philippe Makita a été mon collègue à l'Université de brazzaville. C'est là qu'il m'avait parlé de la publication de son premier recueil de poèmes composé de textes écrits presque au lycée. Nous discutions beaucoup de littérature, surtout du théâtre scolaire. Dans les années 70, il écrivit "Les talons de la souffrance" que présenta la troupe théâtrale du Lycée du Drapeau rouge(actuellement lycée Chaminade), où il enseignait le français, pendant que de mon côté  j'écrivit "Les conjurés ou la voix de Lumumba", une pièce de théâtre qui retrace le destin du héros congolais avant sa mort.
Nous nous sommes séparés en 1983 quand je vins en France pour mon troisième cycle. De retour au pays, je le retrouvai comme chercheur à l'INRAP où il occupait la fonction de chef des programmes tout en donnant des cours de littérature à l'Université, parce que titulaire d'une Maîtrise de littérature africaine. Nous avons milité à l'UNEAC* jusqu'à mon départ pour la France.
Makita pour moi est un grand poète de la nouvelle génération, qui s'est donné au roman avec "Le Pacte des contes", un récit qui sort de l'ordinaire et qui trace un autre chemin que jusque-là le roman congolais n'avait jamais emprunté. Après Sony Labou Tansi et Henri Lopes, il est le seul a avoir eu le courage de mettre en cause le romanesque linéaire dans lequel se sont embarqués la majorité de ses confrères. Avec "Le Pacte des contes" s'est ouverte une autre page du roman congolais qui malheureusement se voit vite fermée par la disparition de son auteur.
Noël KODIA
universitaire et critique littéraire
*UNEAC : Union nationale des écrivains et artistes congolais. 

« Philippe MAKITA laisse un grand vide »
Une bibliothèque s'est brûlée. La mort de mon collègue laisse un grand vide, d'abord au niveau des écrivains, ensuite dans l'élaboration des manuels scolaires dont il était le seul spécialiste. Cool, amusant, sympathique, Philippe laisse un grand vide autour de nous. 
Edouard NGAMOUNTSIKA
chef de service des Editions à l'INRAP, chargé de cours à l'Université de Brazzaville

Philippe Makita : un écrivain secret
Ce titre, Philippe ne l'aurait pas aimé. Il aurait critiqué avec bonhomie : il n'était pas un polémiqueur né.
Il aurait fait remarquer, en kituba, avec l'accent de Dolisie : « Toi aussi, c'est quelle marque ça, où tu vas toujours chercher tes histoires-là ! »
Si l'expression « écrivain secret » est trop forte, je suis prêt à la remplacer par « écrivain qui travaillait tranquillement et calmement ». Encore que… j'utilise le verbe « travailler » en insistant sur l'idée de s'appliquer intensément à une tâche, tout en prenant le temps de ne laisser transpirer aucune information susceptible d'avertir la galerie… Tiens Philippe est actuellement en train de finir son deuxième roman !
Il donnait toujours l'impression qu'il avait l'éternité devant lui, tout le temps de mûrir les fruits de son écriture. S'il était un affairiste invétéré, comme on en voit sur la place, aujourd'hui , Philippe serait l'écrivain congolais le plus publié. En une année, en 2003, il a publié, tour à tour, une anthologie, un recueil de poèmes, un roman, au grand mutisme des médias.
Il fit paraître son premier recueil de poèmes « Les Sandales retournées » en 1978, aux Éditions Saint-Germain-des-Prés. Il a fallu attendre près d'un quart de siècle, pour retrouver son nom dans les librairies. En 2003, justement il nous gratifia de la Nouvelle Anthologie de la littérature congolaise en collaboration avec Jean-Baptiste Tati Loutard.
Ses tiroirs sont encore remplis de nouvelles, de romans de pièces de théâtre auxquels il travaillait quotidiennement. Quand je le traitais de maniaco-perfectionniste, il répondait avec son éternel sourire : « Nous ne sommes pas des gens du show-business ; une écriture authentique doit arriver au point où elle respire à jamais la paix et le silence » (je fais l'effort de restituer fidèlement ses mots à lui).
Je ne sais pas s'il faisait lire ses manuscrits à son entourage, peut-être à Sylvain Bemba, à Letembet-Ambily, peut-être à Tati Loutard ou à Maxime N'debeka, à ceux de notre génération, j'en doute. Pourtant c'est souvent avec les gens de sa génération qu'il discutait littérature, la poésie en premier lieu. Il se sentait toujours enfant des poètes, une filiation qu'il n'abandonnait jamais, même quand il écrivait des textes que le monde appelle roman ou nouvelle, tel que Le Pacte des contes (2003)
Il avait un secret : la patience de croire à la beauté, comme un apaisement universel que l'on ne peut obtenir qu'au bout d'une longue corvée intelligente.

Noue à ton front l'anneau de mon intelligence
Et tends-moi tes sandales
Précède-là à l'Orient et reviens sur tes pas
Alors, la lune se réveillera dans tes bras
(Les Sandales retournées 1978)

En 1996-97, nous étions tous les deux conseillers du ministre de la culture et des arts, le poète Maxime N'debeka. Six jours dans la semaine, on se voyait, on parlait de livres, sacrés ou profanes, on étalait nos préférences, jamais il ne lui était arrivé de me révéler un projet quelconque. Il croyait ardemment à cette « fronde du silence/qui lance des grains d'or dans l'âme. (Femme, mon paysage 2003).
Écrivain doublé d'un critique littéraire il adorait parler des œuvres des autres. Il connaissait tout ce que les Congolais et les Congolaises faisaient paraître, gardant la plupart de ses propres écrits dans la tranquillité des tiroirs. Si un jour, tous ses livres étaient publiés, je serai le premier à m'écrier : « Quelle chance d'avoir connu cet écrivain-là ! »
MATONDO KUBU TURE
sociologue et écrivain congolais


Philippe Makita : une mission inachevée
Il m'est très difficile de témoigner pour un ami avec qui j'ai une longue amitié, un parcours d'écrivain irréprochable, un frère de plume qui, toute sa vie, n'a cessé de se battre pour le rayonnement de la littérature  congolaise, un frère « qui bat sur terre le tam-tam fécond/de la force et de la dignité » pour reprendre quelques mots de son recueil Les Sandales retournées. Nul n'ignore qu'en Afrique, le tam-tam annonce toujours une nouvelle. Bonne ou mauvaise.
Lorsque le 27 août 2006, j'apprends la nouvelle de la disparition de Philippe, je resté estomaqué : quelques jours auparavant, nous avions mangé ensemble avec Alain Mabanckou, venu à Brazzaville  prendre part à la première édition des «  Rencontres du livre vivant ».  Je me suis dit : « Pourquoi cette fatalité ? Et pourquoi un à un nous, écrivains, quittons cette terre à la pointe des pieds ? En commençant par Tchicaya U Tam'Si, Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba, Amélia Nene, Alice Valette, Didier Kounkou-Lareis, Bernard Zoniaba, Serge Bourra dit Ma Kandet, Antoine Letembet-Ambily… »
Par son activité littéraire, Philippe Makita avait, sans conteste, un avenir prometteur. Il publie en 1978 Les Sandales retournées (Éditions Saint-Germain-des-Prés), en 1982, une étude critique intitulée « L'Étrange destin de Wangrin d'Amadou Hampaté Bâ ». Il participe à L'Anthologie des littératures francophones d'Afrique centrale. En 2003, il publie Femme, mon paysage aux Éditions Acoria et un roman Le Pacte des contes aux Éditions La Bruyère. Philippe Makita s'était promis de publier, tous les deux ans, un nouveau livre. Il est dommage que cet « amoureux des belles lettres », cet « individu pluriel » qui constituait « une force et une dignité » de notre horizon littéraire n'ait pas achevé sa mission.
Sa rencontre avec Jean-Baptiste Tati Loutard aura symbolisé un pont jeté entre deux générations, la réactivation d'un enthousiasme, le rappel de la responsabilité pour notre génération de prendre en charge le destin de notre littérature. La preuve ? Leur Nouvelle anthologie de la littérature congolaise, un travail minutieux entrepris par des regards complices et croisés. À ce propos, je me souviens de la réponse de Philippe au cours d'un entretien qu'il m'a accordé le 22 septembre 2003 lors de la présentation de cet ouvrage  : « Une anthologie est une œuvre sélective. Ça veut dire qu'il faut absolument faire un choix, il faut faire des sacrifices. Ça n'a pas été facile ».
La disparition de Philippe Makita laisse un grand vide dans les lettres congolaises. Philippe avait encore beaucoup de choses à dire et à faire.
Adieu Philippe, mon ami, mon frère de plume !
Apollinaire SINGOU-BASSEHA
écrivain et éditeur congolais



CAR LES SANDALES SE SONT RETOURNEES POUR LONGTEMPS

La première somme de poésie de Philippe Makita avait pour titre  Sandales retournées ; elle avait été saluée comme un nouveau ton, juste et ouvert dans sa proximité avec autrui. Une voix nouvelle se posait là, urgente et sensible, donc digne.
La figure de Philippe Makita notre ami, notre frère, est de celles qui marquent leur époque. Bien que très discret -trop discret même pour la force de la parole qu'il portait-, Philippe jamais ne laissait indifférent. Au moment où les repères ont commencé à se déliter dans notre pays, Philippe par sa voix nous exhortait à ne pas vivre dans l'opacité du monde.
C'est à mon retour de Dakar, en 1990, que ma compagne, Marie-Léontine Tsibinda, m'a présenté Philippe : il était déjà membre de l'équipe d'expertise de l'Inrap. Bien sûr, il avait déjà publié les Sandales retournées dont Edouard Maunick avait fait un compte-rendu élogieux dans mille soleils à Rfi. De ces deux opportunités, démarre ma relation amicale avec Philippe. Nous mettions à profit toutes les opportunités de rencontre pour parler de notre poésie, le destin de notre parole que nous souhaitions lumineuse. Il parlait d'écrire le Livre solaire, une manière poétique de poursuite d'une espérance infinie inversement proportionnelle de la noirceur de la vie nationale.
En novembre 2003, nous avions, Philippe, Matondo Kubu Ture et moi-même partagé le si peu ordinaire désir d'une « rentrée littéraire » autour de la figure de Tati Loutard. Nous portions alors le rêve ouvert et redoutable de tenter de faire exister à nouveau  Brazzaville comme un Orient culturel incontournable, créatif et libre. Nous avions préparé cet événement à son domicile avenue des Trois Martyrs, où sa compagne, grande prêtresse, pourvoyait en arachides, tubercules et autres ignames de Djambala, cette religion de nouveaux allumés littéraires en quête de sacrements inédits. Philippe avait pu obtenir l'aval de Tati. La Nouvelle anthologie de la littérature Congolaise  venait de paraître. Nous étions frappés par la disponibilité du monde à notre endroit : un vendredi et un samedi de novembre 2003, la littérature congolaise s'intégrait dans une espérance oubliée depuis Sony Labou Tansi et Sylvain Bemba.
Toujours en 2003, lorsque, je lui ai confié mon idée de constituer un Bureau (une bibliothèque ?) de liaison des poètes dans notre capitale, il s'est emballé et m'a encouragé de toutes ses forces. Il a été l'un des tous premiers à signer sa fiche d'adhésion. Mais comme toujours, je vais très peu au bout des choses et il n'a cessé me chahuter pour cela.

Habitant une discrétion essentielle, Philippe Makita m'a toujours paru un être secret. Eminemment secret. C'est ainsi qu'installé dans l'attente du Livre solaire dont il m'avait tant parlé, j'ai vu arriver, coup sur coup comme des météores, Femme, mon paysage (poésie, 2003) et  Le Pacte des contes  (roman, 2004). Sûr qu'il a toujours écrit à la frontière du silence, cherchant à atteindre quelque chose qui le dépasse et nous dépasse, quelque chose qui le rende davantage disponible au monde et à l'autre, mieux à la transcendance même. Sinon comment aurait-il jamais eu l'amour d'initier et la patience de faire aboutir la Nouvelle anthologie de la littérature congolaise ? Dans sa discrétion élective, Philippe a élaboré une nouvelle éthique de la relation littéraire fondée sur un rapport intranquille mais digne et respectueux de l'intimité de l'autre dans sa parole et sa confrontation au Comment vivre cher à Tchicaya.
Insoumis mais serein, tel était Philippe. Pas engagé comme moi, mais habité par la teneur de sa responsabilité civique, celle qui imbibe toute son œuvre. C'est en cela que Femme, mon paysage m'apparaît comme un coup de tonnerre dans un ciel tranquille. Le ton élégiaque de ce livre tranche avec sa parole antérieure :

                                                Femme
                                                Vers toi toujours je reviendrai
                                                Ouvrir les jeux des saisons
                                                Qui recommencent l'histoire  (P 23)
Un jour de l'année 2005, discutant avec lui de ma fascination pour le mythe d'Orphée et me plaignant de l'absence de documentation, quel ne fût ma surprise de le voir revenir de France, à quelques mois de là, le livre d'Edouard Schuré  Les Grands Initiés  sous les bras. Il n'avait pas oublié ma quête. Or lui, bien avant moi, interrogeait déjà notre sphère de dialogue avec la nature, le cosmos et l'immanence. C'est bien ce que dit Sylvain Bemba qui, parlant de Philippe, convoque Claudel pour qui « …chaque chose ne subsiste pas pour elle seule, mais dans un rapport infini avec toutes les autres… »
Sylvain, Philippe et moi. Sylvain avait ouvert le domaine de notre rêve en nous dédiant à tous les deux son troisième roman  Le Dernier des cargonautes. Cette élection non sollicitée, nous avait, Philippe et moi, installé dans une manière de binaire qui appelait à rechercher en permanence le troisième terme, celui d'une autonomie fraternelle : l'écriture et le sacré, ebale ya bo moyi, un chemin d'eau et de vie pour pagayer vers le grand large  tout simplement…
Nous avions encore tant de choses à faire ! Maintenant que les sandales se sont retournées pour longtemps, Philippe nous manque déjà : sa vigilance, son empathie, sa conceptualité littéraire arrimée à la raison citoyenne. Cependant, sa figure et ses mots porteront toujours la contagion d'un univers à explorer afin de nous connaître davantage et nous rendre compatible avec la paix, la beauté et la joie, somme toute, la démocratie d'être.
Jean-Blaise BILOMBO SAMBA

Témoignages recueillis par André-Patient BOKIBA, Professeur de Lettres à l'Université de Brazzaville, et Liss KIHINDOU.
 
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