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Roger Sidokpohou : un griot des temps modernes
Chronique du 30 novembre 2006 sur Radio CAPP FM
Le Griot. C'est le titre d'un ouvrage qui vient de paraître aux Editions Acoria. Il s'agit, plus précisément d'un roman et son auteur, Roger Sidokpohou, comme son nom l'indique bien, est Béninois.
Ce haut cadre du milieu des assurances s'illustre ainsi de fort belle manière dans l'univers des lettres, après avoir commis un premier roman en 2003, « Les Années Lumière ». Cet Africain né au Burkina Faso et qui a bourlingué dans plus d'un pays de l'Afrique centrale, vit actuellement au Brésil dans la grande cité de Sao Paulo.
Empressons-nous de repréciser que « Le Griot » est un roman. Nous sommes dans un univers fictionnel où le grand architecte est l'auteur lui-même. Il crée des personnages. Il donne à ceux-ci un destin et une destination. Il en fait les acteurs, les éléments moteurs d'une histoire qu'il conduit de bout en bout.
Une histoire à l'image de la vie. Avec ses hauts et ses bas. Avec ses rebondissements et ses suspenses. Une histoire aux couleurs de nos existences. Avec des signes et des symboles, des allusions et des clins d'œil, des repères et des références, toutes choses qui sollicitent l'intérêt et l'attention du lecteur ainsi pris en charge du début à la fin d'un long voyage.
Car, c'est de voyage qu'il s'agit, dans l'espace intemporel de l'initiation où les vérités de toujours télescopent les croyances et les certitudes d'aujourd'hui. Un parcours initiatique marqué du sceau d'une quête de l'homme sur les pistes de sa vérité.
Et Roger Sidokpohou réussit cet exercice avec brio s'aidant, avec un art consommé, du conte qui tisse les gestes passées, ressuscite les mythes sans âges, habille les faits et transfigure la réalité. Il se fait guide par les sentiers de l'initiation, des sentiers qui se perdent dans les profondeurs du bois sacré ou tout non-dit signifie, où le discours emprunte les labyrinthes des propos codés, ou du silence, à la confluence du sacré et du profane.
Est-il encore nécessaire de le dire, Roger Sidokpohou nous entraîne sur la piste d'un roman initiatique qui dresse en un face à face tragique deux Afrique : l'Afrique d'hier et de toujours d'une part, l'Afrique d'aujourd'hui et de demain d'autre part.
Un face à face tendu. La revendication de l'identité, la quête de soi, le retour à soi, la prise en charge de soi par soi…tout cela s'ordonne comme autant d'étoiles disséminées dans un ciel de questions au-dessus de la tête du personnage Babalawo. Des questions qui pousseront le vieux sage à se vêtir de la mission de revenir au village, le village Djalé, symbole de pardon et de réconciliation, transmettre à la jeune génération les valeurs en déréliction de l'Afrique. On peut perdre ses biens, toute sa fortune. Mais malheur à l'homme qui perd sa mémoire.
La jeune génération, symbolisée par sept jeunes gens et jeunes filles, représente un échantillon représentatif de la diversité de l'Afrique. L'œcuménisme ainsi célébré se veut le signe d'une intégration aboutie, loin du kaléidoscope d'une Afrique balkanisée, loin des sectarismes de clocher, des nationalismes étroits et bornés.
La jeune génération apprendra, sur le chemin de l'initiation, qu'il n'y a point de vérité univoque et que le concept le plus négatif peut dévoiler son côté jardin à qui sait lire au-delà des apparences, un peu comme se livre l'or, dans sa splendeur d'éternité, une fois qu'il a été libéré des scories de l'accessoire.
La jeune génération apprendra surtout que si le destin se pose comme un chemin qui a été tracé à l'avance, c'est plutôt chacun, en tant qu'individu, cette pièce unique dans la grande machine de l'univers qui doit organiser sa marche sur ce chemin, à sa manière, à son rythme, selon ses propres déterminations.
Mais la jeune génération doit se préparer à découvrir demain dans les replis de l'Afrique d'hier et d'aujourd'hui. Cela ne va pas sans rupture déchirante. Comme si l'Afrique de Babalawo doit mourir pour que renaisse une nouvelle Afrique. Si la graine ne meurt … le personnage de Jacquot, le fou du sage, comme le présente l'auteur, se fera le porte-voix passionné et inflexible de cette Afrique là, à un carrefour singulier où se croisent trois voies.
Première voie : une Afrique qui s'impose un devoir d'inventaire face à l'héritage ancestral qu'elle devra assumer de façon critique et intelligente.
Deuxième voie : une Afrique qui s'impose un devoir de clarification, consistant, pour elle, selon l'expression heureuse de l'historien bukinabè Joseph Ki-Zerbo « moins de recueillir son passé que de se recueillir sur ce passé », ceci par un travail de tri et de sélection pour séparer le bon grain de l'ivraie.
Troisième voie : une Afrique qui s'impose, enfin, un devoir d'inventivité et de créativité, en s'éloignant des copies, fussent-elles certifiées conformes, pour mieux se concentrer sur ses propres « originaux », ceux qui signent sa contribution à l'édification d'un nouvel humanisme et qui porte son sceau distinctif.
Nous voulons faire accompagner le bel ouvrage de Roger Sidokpohou « Le Griot » de quatre vœux. Celui, d'un part que ce roman connaisse la carrière qu'il mérite de par la densité et la force de son message. Il faudra pour cela qu'il bénéficie d'une traduction en des langues qui le portent loin des rivages de la francophonie.
Celui, d'autre part, que cet ouvrage trouve vite sa place dans les programmes de nos écoles, ceci dans tous les ordres d'enseignement. Cela offrira aux maîtres et aux apprenants l'occasion de revisiter les chemins pluriels de l'initiation.
Celui, enfin, que « Le Griot » bénéficie des rallonges créatrices du théâtre pour être porté sur scène, des rallonges non moins créatrices de l'audiovisuel pour être porté sur le grand ou le petit écran.
Mais attendant que nos vœux s'accomplissent, accueillons, comme sait le faire le cercle de famille, le beau bébé qui vient de naître. A chaque jour suffit sa peine.
Jérôme Carlos
Journaliste-chroniqueur, Ecrivain et Critique Littéraire
Directeur Général de radio CAPP FM
Chronique du 30 novembre 2006
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